Lorsqu’il longeait suffisamment longtemps le ruisseau vers le nord, il finissait par discerner la silhouette de la vieille cabane entre les arbres et cela signifiait souvent pour lui, qu’il était l’heure de rentrer…
Le Valentine tapait contre ses tempes et il commençait à avoir froid. Andrew Kane, le visage enfouit au creux de ses bras lorgnait sans la voir la pendule bon marché en plastique qui dominait le mur gris-brun de son bureau. L’aiguille indiquait presque deux heures, faiblement éclairée par l’éclat blanchâtre de la lune pleine au dehors. Sur un coin de son secrétaire, les clefs du concierge trônaient fièrement, signe qu’il avait abandonné l’idée de le réveiller pour le faire partir. Il eut un grognement et ferma les yeux avec l’intention de se rendormir mais une douleur lancinante dans le bas du dos acheva de l’éveiller tout à fait. Andrew se redressa donc et s’étira autant qu’il le put accoutumant son regard d’un vert bleuté à la pénombre des lieux. Bientôt se dessinèrent devant lui en nuance de noir le vieux fauteuil de cuir et sa veste négligemment jetée dessus qui faisaient face à son bureau de bois sombre. Frissonnant, il reboutonna le haut de sa chemise ouverte sur son torse imberbe avant d’ébouriffer ses cheveux. Il estima alors que son apparence avait reprit ce qu’il fallait de convenable et il se leva non sans difficultés. Il fit le tour du secrétaire et tira sa veste sur le fauteuil. Un objet en glissa de la poche et tomba au sol dans un bruit métallique. Andrew baissa les yeux et, le reconnaissant, sa bouche arbora un pli amer : son insigne. Il se hâta de la récupérer et de l’enfouir profondément dans la poche de son pantalon, puis il passa sa veste et s’empara du trousseau de clefs. Deux étages et quelques portes plus bas, il sortait enfin du commissariat.
Les rues pavées de Londres se noyaient dans le brouillard qui donnait au halo lumineux des lampadaires une nuance fantomatique. Un vent glacial, bien que léger, soulevait de temps à autre quelques morceaux de papier déchiré. Andrew resserra sa veste et enfonça son menton dans son col afin de s’en protéger alors qu’il avançait. Les bus ne tournaient plus depuis longtemps et il se résignait à devoir appeler un taxi. Fébrilement, il palpa ses poches, à la recherche de son téléphone portable. Un rictus d’agacement s’attacha sur son visage lorsque sa main heurta l’insigne métallique dans son pantalon. Il l’ignora et finit par trouver l’appareil dans la poche intérieure de sa veste. La compagnie lui indiqua qu’aucun véhicule ne serait disponible avant une bonne demi-heure. Quitte à attendre, il leur donna l’adresse d’un bar situé à quelques rues de là. Puis il reprit sa marche tranquille sous les lampes aux lueurs glaciales. Londres semblait déserte, le froid avait dû faire fuir tous les fêtards de la ville dans les clubs et il ne rencontrait dans les ruelles que les rideaux de fer fermés des boutiques avoisinantes. Cela le gênait, il pressa le pas. Il courrait presque lorsqu’il déboucha dans un carrefour à sens unique mais il s’arrêta net à la vue d’une silhouette sombre quelques mètres devant lui. Un homme, à en juger par la taille, vêtu d’un noir qui se fondait dans l’obscurité ne laissant apparaître qu’un long fragment de son visage. Lorsqu’il le remarqua, il stoppa également sa marche. Une longue minute les deux hommes se jaugèrent du regard, l’un aussi surpris que l’autre par la présence d’une âme vivante à cette heure tardive. Puis, enfonçant ses poings dans ses poches, Andrew reprit sa progression, passant l’inconnu par la droite. Mais une fois parvenu à sa hauteur, il ne put s’empêcher de lever les yeux pour le détailler. L’homme en noir le dépassait d’une bonne tête et jouissait d’une longue silhouette élancée que le vêtement sombre masquait sans difficulté. Son visage, d’un blanc cadavérique, se dévoilait par tranche entre les longues mèches noires de cheveux qui tombaient vaguement au hasard le long de ses épaules. Et il était beau mais d’une beauté dérangeante, glaciale, presque figée et morte. Il respirait profondément et chacune de ses inspirations se ponctuait d’un long sifflement aigu, comme s’il souffrait de quelques difficultés pour le faire. Andrew en éprouva une grande aversion ce qui le conforta dans son idée de fuir ces lieux au plus vite. La main de l’inconnu se posa alors sur son épaule, une main glacée gantée de métal jaune et de cuir noir.
« La lune est pleine. »
Sa voix était très grave, profonde, presque caverneuse. Prit d’une peur incontrôlable, Andrew se dégagea d’un violent coup d’épaule et se mit à courir, tournant au hasard dans le dédale de ruelles. Il s’arrêta finalement, en sueur, le souffle court, lorsqu’il déboucha sur une grande voie de circulation. Les phares d’une des voitures l’éblouirent et l’éclairèrent en grand. Sur son épaule, se détachait l’ombre pourpre de la main de l’inconnu. Elle avait tâché sa veste de sang…
De retour à son appartement, Andrew envoya ses vêtements aux quatre coins de son salon impeccablement rangé mais il garda la veste en main, les yeux irrévocablement attiré par la marque, devenue écarlate en pleine lumière, laissée sur le tissu. Sa première idée fut d’envoyer le vêtement dans la machine à laver mais sa nature d’inspecteur de police supplanta la peur déraisonnée qu’elle lui inspirait. Il l’emporta à la cuisine et l’emballa proprement dans de la cellophane avant d’aller la ranger tout au fond d’un tiroir à chaussette de sa chambre à coucher. Puis vaincu, les idées encore bien embrouillées, il se laissa tomber sur son lit. A côté de lui, une silhouette allongée s’agita imperceptiblement avant de soupirer bruyamment.
« Est-ce que tu as une vague idée de l’heure qu’il est ?!
- J’ai mal à la tête, on en parlera demain… »
A côté de lui, la jeune femme se redressait comme un ressort.
« Tu pues l’alcool !
- Demain j’ai dit… »
Pas un seul instant il n’avait ouvert les yeux. Elle resta immobile, toujours assise, sa poitrine se levant en cadence au rythme de sa respiration furieuse. Puis, elle tira rageusement oreillers et couvertures à elle avant de sortir de la pièce en claquant bruyamment la porte. Resté nu comme un ver sur le matelas, Andrew frissonna et enfonça sa tête dans son propre oreiller.
« Salope. »
Le réveil ne fut guère plus glorieux. Ce fut le poids d’un linge lourd jeté sur son corps qui le tira des bras de Morphée. Il eut juste le temps d’apercevoir le bas d’une jupe plissée et une paire de talons hauts tandis qu’une affreuse musique constituée de « bips » stridents achevait de réveiller son mal de tête lorsqu’il comprit que son portable sonnait dans une des poches du jean qu’elle lui avait jeté à la figure. Un coup d’œil à l’écran numérique le dissuada d’ignorer l’appel. C’était Scotland Yard.
« Quoi ?!
- Réveil difficile ? »
La voix ne lui était que trop bien connue, il s’agissait de son adjoint, Peter Anderson. Une espèce de jeune blond dynamique, constamment de bonne humeur, qui adorait son travail et un peu tout ce qui était susceptible de constituer sa vie.
« Je suis de congé.
- Plus maintenant ! Il s’agit d’une urgence ! T’as 5 minutes pour passer un jean sur tes jolies petites fesses roses et me rejoindre ! J’ai déjà acheté ton p’tit déjeuner … »
Andrew fouilla à nouveau son vêtement pour dégoter, cette fois, un paquet de cigarette. Il en alluma une.
« Tu sais que je dors tout nu ? » S’étonna-t-il tranquillement en tirant une bouffée.
« Tu dors à poil ? Très intéressant, je m’en souviendrais ! Tic ! Tac ! L’heure tourne !!! »
Peter avait raccroché avant qu’il n’ait eut le temps d’ajouter quoi que ce soit. Puisqu’il n’avait pas le temps de prendre une douche, Andrew se contenta d’enfiler le premier boxer qui lui tomba sous la main et le jean qui lui avait atterrit sur le visage. Il jeta un coup d’œil au miroir sur le mur de droite et constata qu’il avait mauvaise mine.
« Drew’ tu sais que je n’aime pas qu’on fume dans l’appartement ! »
Nina se tenait dans l’encadrement de la porte, une moue peu ravie animait son visage criblé de tâches rousses. Elle avait relevé ses cheveux en chignon sur le haut de son crâne. Cela lui allait bien. Visiblement, elle travaillait aujourd’hui, à en juger par sa jupe impeccable et son chemisier à la fois strict et sexy. Comme toute grande directrice commerciale elle ne laissait rien au hasard dans son apparence. Dans le monde des affaires, Nina passait pour un vrai requin et dans sa vie de couple Andrew pensait qu’elle était pire. Au début de leur relation, l’idée de devoir se battre avec elle sans arrêt l’excitait. Maintenant, cet appartement trop bien rangé et la vie d’enfer qu’elle l’obligeait à mener en la réglant à la seconde près lui donnait souvent envie de vomir ou de se noyer à coup de Valentine. Quoi qu’il en soit, il ne fit aucun geste pour éteindre sa cigarette et la garda bien en évidence coincée entre ses lèvres.
« C’était Peter. Faut qu’j’aille bosser… »
Il s’avança avec l’idée qu’elle s’écarterait pour le laisser passer mais elle se contenta de le fixer de ses prunelles noisette enflammées par la colère et l’exaspération. Le temps lui manquait pour se disputer avec elle. Sans douceur, il l’attrapa par la taille et la poussa sur le lit avant de fuir comme un lâche dans le salon en ignorant ses hurlements. Et il était quasiment parvenu à la salle de bain quand il entendit la porte d’entrée claquer.
« Tu n’es qu’un gros naze Andrew Kane !!! » Fut la dernière chose que lui hurla Nina.
L’instant d’après il se retrouvait confortablement installé sur le siège passager de l’antique Volkswagen de Peter, un paquet de Donuts sur les genoux, une vieille cassette d’ACDC crachant Highway To Hell en fond sonore. Peter conduisait d’un air grave qu’Andrew ne lui avait jamais connu, mordillant nerveusement l’un de ses affreux cigarillos malodorants qui servaient plus à lui donner un genre qu’autre chose. Sans quitter la route du regard, il ouvrit en grand la boite à gants pour en ressortir un permis de conduire récent, un peu froissé. La photo représentait un homme d’une quarantaine d’années sans rien de bien particulier.
« Ton nouveau chéri ? » Se moqua Andrew
« Très amusant ! Il a probablement l’âge de mon père ! On a découvert son corps ce matin… Pas très joli à voir, sans le permis de conduire on aurait eut plus de mal à l’identifier ! J’ai piqué ça pour gagner du temps et te mettre au parfum sur la route ! Quand je suis parti le légiste n’était pas encore arrivé. Enfin à vu de nez ça doit remonter à hier soir, peut-être plus à cause du froid. Gorge tranchée, veines tailladées et, fait plutôt amusant, le meurtrier lui à découpé le visage ! La victime avait encore tous ses objets de valeurs sur lui, et Bla Bla Bla, on a affaire à un psychopathe en somme ! Et je parie mon dessert que le central va nous envoyer une de ces merdes de profiler de mes deux… Ah ! On est arrivé !»
Peter gara son tacot sur le bas côté.
« C’est le bureau, je croyais que tu devais m’emmener sur la scène de crime ?! » S’étonna Andrew.
« Pour une fois qu’on bosse à la maison, tu vas pas te plaindre ! » Il sortit le café qu’il avait glissé dans sa portière, tirant de petites bouffées de son cigarillo. « Suis-moi ce n’est pas très loin ! »
Une mauvaise impression envahissait peu à peu Andrew au fur et à mesure que Peter s’enfonçait dans les ruelles compliquées qui jouxtaient la place ou se dressait le grand immeuble de Police. Une désagréable sensation lui prenait les tripes tandis qu’une image étrange, où il se voyait ranger une veste tachée de sang sous un film plastique, s’imposait à son cerveau encore bien imbibé par les litres d’alcool qu’il avait ingurgité la veille. Devant lui, Peter bifurquait une dernière fois à droite pour déboucher sur un cul de sac dont on avait bloqué l’accès à l’aide de ses grandes bandes de plastiques jaunes bien connues. Juste derrière, une équipe d’homme en uniforme gris – médecins légistes et assistants à n’en pas douter – s’activait pour trimballer une montagne de matériel du corps vers le fourgon qu’ils avaient dû garer bien plus loin, faute de place. D’autres membres de l’unité remplissaient déjà leur travail mais tous se stoppèrent dans leur activité quand Andrew passa les bandes pour les rejoindre.
« On sait qui est chargé de l’affaire ?
- A ton avis Sherlock Holmes ?! Pourquoi je suis venu te tirer du lit ce matin ?! »
Peter ricana avant de fourrer son café dans les mains d’Andrew pour pouvoir sortir son calepin et aller voir de plus près le corps. Il n’avait pas fait deux mètres qu’il griffonnait déjà frénétiquement sur la première page. Andrew resta en arrière, la boisson refroidie entre les mains, encore hébété par ses rêves étranges de la veille. A supposer que ce soit des rêves, son assurance à ce sujet s’amenuisait chaque seconde davantage. L’esprit ailleurs, il suivit Peter sans regarder devant lui, mais il fut forcé de revenir à la réalité quand il heurta quelqu’un, renversant tout le contenu du récipient en carton sur celui qui avait eut le malheur de croiser son chemin.
« Ah meeeerde ! Enfin, désolé j’veux dire… »
Plutôt jeune, à peine la vingtaine, il était plus petit et bien plus menu que lui. Lorsqu’il constata que sa belle chemise blanche se trouvait immaculée de café, il leva un visage d’une perfection à faire pâlir d’envie les photos des mannequins de ces magasines de mode en papier glacé vers l’inspecteur, lui exprimant aisément et sans prononcer le moindre mot ses sentiments vis-à-vis de cette situation. Gros con maladroit, Andrew le comprit sans la moindre difficulté lorsqu’il croisa l’incendie de ses prunelles bleues. Il hésita.
« Navré gamin ! Si tu veux, y’a toujours tout un tas de vieux vêtements qui traînent dans mon bureau, je peux… »
Il s’arrêta lorsqu’il remarqua que ce dernier le détaillait de haut en bas avec une moue peu avenante.
« Parce que tu crois que j’ai envie de m’habiller comme… Comme ça ?!! »
Il soupira, secouant la tête, puis tourna les talons et n’accorda plus la moindre attention à Andrew. Ce dernier ne bougea pas un muscle, fixant comme s’il n’y croyait pas, la cascade argentée qui s’éloignait de lui méprisante. Ce fut à cet instant que Peter le rejoignit.
« Pas joli-joli tout ça… C’était qui lui ?!
- Ca ? Ca, Peter, c’était un gros con… »
To Be Continued!
... mais qui sera donc son Byron ?xd. Eh oui je cesserais jamais de te poursuivre avec ça


Suzanne
ven 02 oct 2009 18:48